En guise d’exorde, saluons ici la langue belle du plus Horrible de nos prosateurs, lequel nous surprendra toujours, non par la grandeur de son esprit — dont nous connaissons d’ores et déjà les qualités calculatoires —, mais par la générosité et l’inventivité de son verbe fleuri et syncopé. Citons, entre autres belletés langagières, ce morceau de maître de l’écriture bloguistique :

« (…) L’autre bonne nouvelle, c’est que le courant d’air est malade. On ne sait plus où s’accrocher ; alors on attend vraiment nos amis d’ailleurs, forcément. »

Pour en venir au propos de notre article qui, avouons-le, se veut une humble et réconfortante répartie aux dires lugubres de notre bel Aurochs, convoquons en notre vétuste mémoire quelqu’une de nos plus édifiantes conversations science-fictives. Si ma mémoire ne me fait point défaut, nous nous trouvions jadis en compagnie d’une poignée d’amateurs de futurs antérieurs, dont une plume déjà bien rôdée aux rugosités de la pergamine stellaire, je veux parler de Francis Valéry. Celui-ci nous avouait, après quelques cafés nimbés de williamine, que l’univers science-fictif, malgré ses années d’art prospectiviste, arrivait aujourd’hui au terme d’un cycle — d’un kalpa dirions-nous —, et que sa mort s’annonçait imminente. Nous assistions à la fin d’un genre, à la belle agonie d’une époque glorieuse où l’évocation d’un monstre gluant au fond d’une caisse à savon suffisait à vous téléporter aux plus hautes sphères d’une hagiographie digne d’un Voragine, au beau mitan des demi-dieux de la Légende dorée.

Quelques hivers plus tard, au détour d’un rayonnage prometteur, nous avions feuilleté un ouvrage dont nous nous réjouissions de faire ripaille. Il arborait cette attirante couverture :

Pages Perdues

Ces Pages perdues avaient la triste idée d’entrer en matière sur ces mots : Qu’est-ce qui a tué la science-fiction ? Mais au fait, qui s’offrait une si funeste prophétie ? Un dénommé Paul Di Filippo, dont certaines nouvelles avaient été publiées dans l’inaccessible Science Fiction Eye :

SF Eye #5

Aux côtés de qui me direz-vous ? De… Richard Kadrey (dont vous pouvez lire ici le fameux Métrophage) et Bruce Sterling, maîtres du cyberpunk, mais ça vous le saviez déjà.

Vous devez vous demander où veut bien vous mener l’esprit labyrinthique de ce pauvre Tifnord. Et bien à cela — dans ce fameux cinquième numéro de Science Fiction Eye, daté de 1989, ce cher Bruce sterling avait commis un article de critique d’un (alors) nouveau sous-genre, ni cyberpunk, ni steampunk, le slipstream, et dans lequel il déplorait :

“‘Science Fiction’ today is a lot like the contemporary Soviet Union; the sprawling possessor of a dream that failed. Science fiction’s official dogma, which almost everybody ignores, is based on attitudes toward science and technology which are bankrupt and increasingly divorced from any kind of reality. ‘Hard-SF,’ the genre’s ideological core, is a joke today; in terms of the social realities of high-tech post-industrialism, it’s about as relevant as hard-Leninism.”

Comme vous pouvez le constater, la peur quasi millénariste d’une fin toute proche de la S.-F. n’est pas une nouveauté. La science-fiction étant un genre littéraire délibérément orienté vers l’avenir (ou vers un passé réinventé), et l’avenir n’étant pas encore advenu (pas plus que le passé fictionnel), est-il raisonnable de prédire la mort d’une aventure… qu’il nous reste encore à découvrir ?

Popular Science a publié cet article en août 2004 sur le débat lancé par un groupe de “nouveaux” auteurs de SF, dont Stross et Doctorow (voir ci-dessous), qui pensent que notre monde risque de changer de façon tellement radicale qu’il leur est devenu très difficile d’imaginer, à travers leurs oeuvres de SF notamment, ce que le futur proche nous réserve.

Ca parle notamment du concept de Singularité, une idée conçue dans ce contexte par Vernon Vinge. Si, avec l’aide de mes nano-morpions, mes neurones embuées des restes de ce derme pourpre de l’autre jour, ont bien compris et analysé le contenu de l’article, dense mais pas trop, la Singularité est un point précis dans le temps, prévu pour un futur très proche, où la combinaison des avancées technologiques de différents domaines scientifiques provoquera un changement si soudain et tellement violent que notre monde futur sera radicalement différent du monde actuel. Un grand pied de nez et bras d’honneur à l’évolution, en quelque sorte.

Pour en savoir encore un peu plus: Technological singularity.

Sinon, ça me rappelle aussi le concept des points nodaux chez William Gibson dans sa Bridge Trilogy, en particulier dans Idoru et All Tomorrow’s Parties.

Gibson, dans une interview téléphonique, disait d’ailleurs:

“(…) science fiction has reached a point in time that — because of historical circumstances — it’s over. Science fiction as we knew it is over because we’re probably approaching a point beyond which understanding what might happen — let alone predicting it — is over.” – RU Sirius, Gettingit.com

Nouveaux liens:

    /patternHunter [/ph] (catégorie Blog ): voilà un site qui a l’air bien déjanté, apparemment par un grand fan de William Gibson. J’aime bien le côté ligne de commande de l’interface
    William Gibson aleph (catégorie Littérature): un autre site d’un fan de Gibson, sur l’oeuvre du dit, justement. Très informatif et clair.

Nouveaux liens

24.07.2005

Quelques nouveaux liens:

    The Cyberpunk Project (catégorie Culture): site russe tentant de faire le tour de la question de la culture et du monde cyberpunk. Ils offrent même certains bouquins en download (dont 7 en anglais, le reste étant en russe).
    Technovelgy.com (catégorie Technologie): sous-titré where science meets fiction, ce site s’applique à lister et expliquer les idées et inventions technologiques proposées dans des bouquins ou des films de SF.
    Schismatrice (catégorie Blog): voir l’article de Tifnord @ 1122105357.

Un soir de vent et de pesanteur existentielle, alors que je me promenais sur notre Toile favorite (et je n’espère pas singer ici ne serait-ce que l’ombre du Maître : Nel mezzo del cammin di nostra vita / mi ritrovai per una selva oscura, / ché la diritta via era smarrita…) et me suis encoublé sur un blogue à l’argument proche du nôtre :

« Nous proposerons (…) des articles sur des thèmes aussi divers et décalés que les drogues électroniques, les perspectives du calcul distribué, l’indépendance du cyberespace, le p2p chiffré, la stéganographie, l’homme artificiel, etc. — ainsi que des fictions librement téléchargeables, des critiques littéraires ou cinématographiques, des news et autres liens. »

Comme vous pouvez le constater, — et comme vous vous en doutiez déjà —, nous ne sommes pas seuls à nous chauffer du même bois dans cette galaxie. Le nom du site ? — aussi alambiqué que le doux vocable qui orne le frontispice de notre page d’accueil : Schismatrice. Les occupants de cet espace arachniochtone (j’entends par là que la Toile est son territoire) se révèlent encore plus taciturnes que nous. Ils sont deux : Gérard Dahan et Olivier Roland. Le premier me semble passionné de cyberpunk, le second d’écriture science-fictive. Des mecs bien, quoi.

Un élément de ce site a attiré mon attention : le mémoire de DEA (traduction pour les non-gallologues : mémoire de licence) que ledit Dahan a présenté en 1997 et qui porte le titre de Les paradis artificiels dans l’œuvre des écrivains des mondes virtuels — l’exemple de Neuromancer, de William Gibson. Ce texte est librement téléchargeable. Retenons entre autres cette citation de William Gibson en pp. 46-47 du travail, qui ne sera pas sans rassurer ceux dont la plume électronique démange :

« Je n’avais qu’une vague idée de ce qu’il fallait faire pour construire un roman, ce qui à mon avis explique pour une grande part l’originalité qu’on a cru trouver dans ce livre. Il est tout à fait clair pour moi que certains de ses aspects les plus “postmodernes” découlent du fait que j’ai travaillé avec une boîte à outils fort mal fournie, et que j’ai ainsi été obligé d’utiliser l’équivalent littéraire d’une paire de pinces à la place d’un marteau, ou vice-versa. (…) »

Pour faire un pont avec l’article posté le 10 juillet, citons encore Dahan, p. 52, qui amorce une définition du style science-fictif :

« Le malentendu persistant entre la critique et la science-fiction est peut-être dû à des causes sociales, ainsi qu’on l’a dit plus haut, mais il reste vrai que le genre a usé et abusé du cliché et du mauvais goût et que la science-fiction n’a commencé à se constituer en genre ambitieux, adulte, que petit à petit, à partir des années 50. Qui plus est, ce faisant, elle n’a pas adopté les codes prévalant dans la littérature générale, faisant preuve, à quelques exceptions près, d’une grande indifférence pour le roman psychologique à la Marcel Proust ou Virginia Woolf et les histoires édifiantes à la Charles Dickens ou Émile Zola. Elle ne raconte pas d’“histoires de gens” : elle vise plus à décrire des sociétés, des relations entre individus et sociétés. Pour cela, il semble qu’elle ait adopté la plupart du temps, sans toujours le vouloir ni le savoir vraiment, d’autres codes plus anciens, desquels le roman psychologique a cru pouvoir s’émanciper à partir de la fin du XVIIIe siècle : ceux des genres littéraires qui ont fondé et traversent les littératures occidentales et qui sont l’épique, le tragique et le comique. »

Autre page du blogue que l’on pourra consulter avec intérêt : celle des Articles de référence pour la Cyberculture.

Cyberculturellement vôtre,

Tifnord

Cory Doctorow et Charles Stross, deux presque jeunes auteurs de SF, ont récemment publié leurs derniers ouvrages sur le web sous la licence Creative Commons (http://creativecommons.org/) en simultané de leur sortie en librairie. Les deux bouquins sont à télécharger gratuitement (dans une exhaustivité de formats indécente, surtout pour celui de Doctorow) sur leurs sites respectifs et de prime abord semblent tout à fait potables et même plus:

Cory Doctorow > Someone Comes to Town, Someone Leaves Town

“It’s only natural that Alan, the broadminded hero of Doctorow’s fresh, unconventional SF novel, is willing to help everybody he meets. After all, he’s the product of a mixed marriage (his father is a mountain and his mother is a washing machine), so he knows how much being an outcast can hurt. Alan tries desperately to behave like a human being–or at least like his idealized version of one. He joins a cyber-anarchist’s plot to spread a free wireless Internet through Toronto at the same time he agrees to protect his youngest brothers (members of a set of Russian nesting dolls) from their dead brother who’s now resurrected and bent on revenge.” – Publishers Weekly

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Charles Stross > Accelerando!

“Manfred Macx, a 21st-century intelligence amplification entrepreneur, lives partly in the physical world and partly in the virtual world of artificial intelligences, the Internet, biotechnology, and molecular nanotechnology. His 12-year-old daughter Amber, who seeks independence from her controlling mother, indentures herself to a company aiming to extract a fortune from the resources of Jupiter. Decades later, Amber’s son Sirhan, a victim of multiple virtual childhoods, researches his dysfunctional family and uncovers a sinister new life form that threatens the continuation of biological life in the universe.
Expanding on his award-winning short story cycle that appeared in Asimov’s Science Fiction magazine, Stross (Singularity Sky) reveals a vision of the future that encompasses and expands on the newest technologies and explores the possibilities of humanity’s future. Joining the ranks of William Gibson (Neuromancer), Neal Stephenson (Snow Crash), and Bruce Sterling (Schismatrix), Stross fuses ideas and characters with cheerful abandon and creates a high-tech galactic adventure that belongs in most libraries.” – Jackie Cassada dans SF/Fantasy

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Accelerando! technical companion (glossaire en gestation des termes techniques utilisés dans le bouquin)

Bonne lecture et merci à Slashdot pour l’info!


Mis à jour 20050714 @ 1623
Je viens de tomber sur Unwirer, un site où les deux auteurs sus-mentionnés ont publiquement, en ligne et quasiment sans gêne collaboré sur une nouvelle. Vive la collaboration.


Mis à jour 20050722 @ 1440
Et voilà encore une autre collaboration de nos deux fieffés croquants: Jury Service