William Gibson

“We’re all doing VR [ndlr: Virtual Reality], every time we look at a screen. We have been for decades now. We just do it. We didn’t need the goggles, the gloves. It just happened. VR was an even more specific way we had of telling us where we were going.”

Dans Spook Country, William Gibson applique sa lucidité habituelle à son propre parcours, lui qui avait parmi les premiers mis en image le cyberspace. En dénudant le mythe de la réalité virtuelle, c’est les bases même de la science-fiction qu’il déconstruit pour justifier son nouveau roman, opus post-science-fictif par excellence.

Comme dans Pattern Recognition déjà, Gibson traduit à nouveau en fiction son célèbre adage: “The future is already here; it’s just not evenly distributed.” Et ce n’est donc même pas dans le présent mais dans un passé proche, en 2006, que se déroule Spook Country. Du “speculative presentism”, selon ses propres termes, dans lequel il “essaie d’extrapoler les implications surréelles du passé récent”.

Débarrassé des artefacts science-fictifs traditionnels, Gibson nous livre un roman de science-fiction à l’état le plus abstrait, dans lequel notre présent est si surréel qu’on y déniche, à l’état naturel, le propre de la science-fiction: le sense of wonder.

Ici, comme dans Pattern Recognition, l’intrigue gravite autour d’un mystère dissimulé dans les ombres de notre quotidien, découpé dans le tissu socio-techno-culturel du présent: de l’art alternatif sous forme de réalité augmentée, un énigmatique conteneur intraçable, le spectre incertain des agences gouvernementales américaines.

“Secrets are the very root of cool.”

Quand il ne la met pas au service de succulents articles et documentaires post-modernes, William Gibson affute sa perception aiguisée de notre biotope culturel dans ses fictions. Spook Country, plus que jamais, exacerbe son hypersensibilité aux mutations qui font de notre environnement une superposition de couches de réalités indépendantes.

“The pop star, as we knew her” —and here he bowed slightly, in her direction— “was actually an artifact of preubiquitous media.”
“Of—?”
“Of a state in which ‘mass’ media existed, if you will, within the world.”
“As opposed to?”
“Comprising it.”

Sous le couvert d’un cynisme baudrillardien, Gibson révèle, méthodiquement, les contradictions sur lesquelles reposent notre société. Plus fasciné qu’engagé, il lie la perte de repère, la fracture culturelle, à la politique et au 11 septembre, comme si cette date traumatisante signifiait la fusion finale de la fiction avec le réel.

“Are you really so scared of terrorists that you’ll dismantle the structures that made America what it is? [...] If you are, you let the terrorist win. Because that is exactly, specifically, his goal, his only goal: to frighten you into surrendering the rule of law. That’s why they call him ‘terrorist.’ He uses terriying threats to induce you to degrade your own society.”

Mais le terrorisme ne représente qu’une des nombreuses facettes de Spook Country. L’intrigue se balance entre les trois trames du récit avec une telle vivacité qu’elle semble souvent prendre vie comme un personnage à part entière. Les vrais protagonistes n’en sont pourtant pas plat pour autant; au contraire, ils dégagent un mélange très réaliste de maturité et de doute, lourdement assumé.

Inchmale had always been balding and intense, and Inchmale had always been middle-aged—even when she first met him, when they were both nineteen.

Plus indéniable encore, le style de Gibson atteint ici des sommets: le rythme, la simplicité, le cynisme des adverbes, le chant de la virgule hâchée, le phrasé inattendu et impossiblement élégant. Le délice seul de la lecture suffirait à justifier ce nouveau roman.

Beyond the box-pile were mountains. Beyond those, cloud. They made Milgrim uneasy, these mountains. They didn’t look as though they could be real. Too big, too close. Snowcapped. Like the logo at the start of a film.

Une richesse narrative qui se retrouve dans les mèmes culturels hypercontemporains qui servent de support au monde de Gibson — qui est aussi le nôtre: plurilinguisme improbable, mélange de traditions ancestrales et d’outils technologiques, omniprésence des marques comme repères cognitifs.

En épurant toujours plus tant le style que le sujet, seule subsiste l’essence pure d’une littérature résolument contemporaine. On pourrait alors reprocher à l’intrigue de n’être, au final, qu’une simple anecdote, mais là n’est pas le propos.

Spook Country est avant tout un témoignage sur l’état fondamentalement instable du présent. Quant aux spectres du titre, ils semblent refléter l’inquiétante incomplétude de nos perceptions, ou notre incapacité croissante d’appréhender la réalité.

They were heading down Clark already, and there, through the Prius’s windshield, were the orange Constructivist arms of the port, differently arranged now, and, after last night, quite differently resonant.

spook.jpg

William Gibson
Spook Country
Putnam Adult
Juillet 2007
384 pages

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