Ce week-end, à Yokohama, dimanche succédait péniblement à samedi.

Les premières conférences s’éveillaient vers dix heures, au ralenti. L’affluence encore maigre en disait suffisamment sur la soirée de la veille.

Dès la fin de la cérémonie des Hugos, les room parties (fêtes de chambre?) commençaient à chauffer à petit feu pour peu à peu s’engorger d’une foule résignée à célébrer le fandom science-fictif. De toute évidence, les couloirs et chambres de l’hôtel Intercontinental n’avaient pas été conçues pour accueillir telle assemblée, d’où la température rapidement insupportable, qu’on nous invitait à calmer à coup d’alcool fort. Du sake, dans les chambres nippones (la majorité), ou de l’akvavit, dans le coin suédo-norvégien.

Trop de monde, trop d’alcool, trop de fans bruyants et trop peu d’auteurs.

Malgré les effectifs statistiquement internationaux, la foule était en réalité assez nettement scindée en deux groupes: les japonais, et les autres. La barrière linguistique était encore une fois à l’oeuvre, malheureusement. C’était par ailleurs déjà le cas durant les conférences, rarement bilingues, ce qui aura empêché à maintes reprises les curieux de découvrir les recoins obscurs de la SF nippone, débattue en long et en large, mais sans sous-titres.

J’espère de tout coeur que les organisateurs de la WorldCon 2009 à Montréal (félicitations!) y prêteront une attention toute particulière!

Loom Party
Room party sur tatami.

Ce matin-là, donc, pour se mettre l’eau à la bouche, une conf’ discrète en compagnie entre autres de Pat Cadigan, Jire E. Goezen et Takashi Ogawa (traducteur de Bruce Sterling), sur le thème du cyberpunk vu par différentes cultures. En l’occurrence, le Japon, l’Allemagne, les USA et l’Angleterre.

On en retiendra surtout le constat assez frustrant des deux critiques germaniques qui, sans trop simplifier, qualifient la science-fiction allemande contemporaine de daube commerciale, s’inspirant largement des succès anglo-saxons sans jamais même approximer de loin de leur qualité. Une manière peut-être de rattraper le retard acquis durant la Guerre Froide, lorsque le cyberpunk était snobé au profit de classiques venus de l’Est, en grande partie en raison de la qualité lamentable des traductions de l’anglais.

Au Japon, en revanche, le cyberpunk avait rapidement attiré l’attention. Un engouement directement lié au boom technologique qui avait marqué la société en parallèle, ce même boom qui a fait du Japon une culture plus “futuriste” que bon nombre de romans de science-fiction contemporains.

Les grands écarts entre nos différentes cultures expliquent facilement les approches très différentes qu’ont chaque milieu vis-à-vis de la science-fiction. Et plus intéressant encore, chaque pays possède sa propre perception des SF étrangères, souvent assez éloignée de celle des auteurs eux-mêmes.

Petite note pour ceux qui affectionnent cette discussion récurrente: oui, les américains sont parfaitement au courant de l’amour inconditionnel et relativement unique des francophones pour Philip K. Dick. Ou du moins, Pat Cadigan l’est.

Conf' sur le cyberpunk dans le monde
Takashi Ogawa, Pat Cadigan, Jire E. Goezen, un autre allemand aux cheveux verts, et une traductrice.

Chaque conférence crée sa propre dynamique, son propre esprit, en fonction de son thème, de ses invités et de son public.

Celle débattant de l’intégration de la science et de la religion dans la SF&F, par exemple, dégageait un sérieux à traumatiser un théologien en deuil. Une discussion riche, profonde et complexe, enrichie par les avis divergents de ses participants: Robert C. Wilson, clairement trop intelligent, ou Lisa C. Freitag, d’une intensité tragicomique assez effrayante.

L’occasion unique d’entendre des suggestions assez surprenantes, comme celle de “lire la Bible comme un roman de SF” (Wilson); ce qu’il a fait, et de conclure que ce n’est pas de la très bonne SF, trop incohérente et compliquée.

L’occasion, aussi, d’observer une espèce de substrat concentré du public de cette WorldCon, entre la religieuse extrémiste du fond des USA, le couple obèse mais discret qui écoute attentivement en prenant soin de ne pas s’en mêler, et un espèce d’engagé fanatique, borderline autiste, qui alimente et enrichit le débat de propos parfaitement incohérents.

Un sujet évidemment polémique que les auteurs dissèquent avec cet outil inattendu qu’est la science-fiction, démontrant une fois de plus la puissance de cette littérature de l’imaginaire conjectural. Mais un outil néanmoins compliqué, qui emporte le débat sur la limite très fine entre épiphanie et absurdité.

Hall, robot, etc
Un robot fan de science-fiction.

Ailleurs et plus tard, un auditorium bondé accueillait l’interview de Ted Chiang, la star à la biblio aussi flamboyante que rachitique. Son interlocuteur, un physicien japonais, n’a pas manqué pas de le relever, plusieurs fois, dans un anglais laborieux. En fait, Chiang semblait avant tout s’excuser d’un succès qu’il n’avait pas demandé, cherchant lui aussi des mots qu’il doit préférer écrire qu’expliquer.

Ted Chiang
Beaucoup de japonais et un seul Ted Chiang.

La Masquerade conclusive était, pour tout dire, plutôt décevante. Forcément, dans un pays où se côtoient à tout bout de champ des femmes en kimono et des écolières habillées en soubrettes avec des cheveux roses et des pupilles de vampires, il ne suffit pas de se coller trois plumes sur les joues pour faire original. On retrouvait bien quelques design style anime japonais, mais au final, ce n’était guère plus impressionnant qu’un dimanche comme les autres sur le pont de Harajuku. Ou des soirées dans clubs tokyoïtes.

Masquerade: robot
Ou pourquoi les paysans japonais ont peur des robots.

Masquerade: poupées
Ou ce qui arrive quand on joue trop à la poupée.

Une petite consolation suivait toutefois le court défilé: un quatuor de ninjas de démonstration, s’affrontant à l’épée, au double-sabre, au bâton, bref toutes les armes que vous avez vues dans les deux derniers Tarantino, auxquels certains membres de la troupe ont d’ailleurs participé.

Ninjas... or something
Les tortues n’ont qu’à se rhabiller.

La convention terminée, on peut regretter une organisation aussi impeccable qu’impersonnelle, dans un espace n’invitant pas vraiment à la rencontre et l’échange. On aurait aussi espéré une mise en avant plus fière de la science-fiction japonaise et des débats anglo-nippons plus flamboyants. Mais comme on le sait, le mieux est l’ennemi du bien, et Nippon 2007 l’était tout à fait, bien. Et très intéressante, tant par ses débats originaux que ses rencontres uniques et inattendues. Si vous n’en avez pas encore assez vu, rendez-vous sur notre galerie Flickr de Nippon 2007!

Reste maintenant à déguster le butin du week-end, dont le flambant neuf recueil “Speculative Japan: Outstanding Tales of Japanese Science Fiction and Fantasy”.

Cosplay dans les couloirs
Quand Star Trek rencontre la tradition nippone… je vous laisse imaginer la progéniture. Un(e) futur(e) fan de SF!

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