Rétrospective amnésique
08.09.2006

5 Years on Air, © Lebedev, Soloviev et Pashenko de l’Art. Lebedev Studio, 2006
Au début, ce n’était qu’une tasse de café et un croissant au beurre dans l’un des quartiers les plus populaires de ma ville. Entre deux cigarettes, un pote graphiste me recommanda un film que j’avais raté au cinéma (pour la simple raison que je n’y vais plus) : The Jacket. Alors que je m’apprêtais à en louer le dévédé dans un vidéo-club flambant neuf du centre-ville, l’esclave de service me recommanda chaudement d’emprunter aussi une autre galette dont la thématique s’avérait assez proche : L’effet papillon (The Butterfly Effect). De retour dans les rayons de la boutique, je tombai sur Memento puis sur L’échelle de Jacob (Jacob’s Ladder), films dont d’autres amis m’avaient aussi touché mot et que je n’avais encore jamais visionnés (parce que j’en avais tout bonnement oublié les titres). Bref, je sortis de la « crèmerie » avec, sous le bras, quatre longs métrages qui traitaient tous, avec plus ou moins de talent, du thème de la mémoire. Ou, plus précisément, de sa perte.
Une rétrospective improvisée sur le thème de l’amnésie occupa donc les quatre soirées qui suivirent. Dans les quelques lignes ci-dessous, je vais brièvement vous faire part de mes impressions en me gardant bien de déflorer le dénoûment de chaque film (je déteste qu’on me fasse ce coup-là — je ne vais pas vous le faire subir). Les voici, dans l’ordre de leurs sorties sur grand écran.
L’échelle de Jacob (Jacob’s Ladder), 1990
Le film s’ouvre sur une scène de guerre. Au Viêt Nam, quelques soldats têtent paisiblement leurs joints quand, soudain, certains d’entre eux commencent à se sentir mal. Les balles se mettent aussi à pleuvoir de partout et ce qui devait être une jolie soirée au clair de lune se transforme rapidement en enfer chaotique. L’un des Américains, Jacob Singer (Tim Robbins) s’échappe dans la jungle mais reçoit aussitôt un méchant coup de baïonnette dans le ventre.
De retour à la vie civile, Jacob est travaillé par ses souvenirs de combat. Jusque-là, me direz-vous, rien que de bien classique. Oui, mais ce ne sont pas que les fantômes du passé qui hantent notre vétéran. D’autres apparitions, bien moins humaines celles-là, commencent à le poursuivre. Hallucinations, folie, effets post-traumatiques ou… secret d’état ?
Dirigé par Adrian Lyne (Indecent Proposal, Lolita) sur un scénario de Bruce Joel Rubin (Ghost, Deep Impact), L’échelle de Jacob garde son secret jusqu’au bout. La mémoire est ici le terrain d’un combat bien réel contre la mort qui, dès le début du film, semble bien avoir pris ses quartiers dans le corps et l’esprit du personnage principal.

Dans la tête de Jacob Singer (joué par Tim Robbins), la guerre du Viêt Nam continue.
Image © Lions Gate, 1998
Memento, 2000
Leonard (Guy Pearce — L.A. Confidential, Ravenous) n’a plus de mémoire à court terme. Ou plutôt, celle-ci ne dure que quinze minutes. Tous les quarts d’heure, il ne se rappelle plus ce qu’il vient de faire (amnésie antérograde). Ennuyeux, surtout quand on a décidé de liquider l’assassin de sa femme. La solution qu’a trouvée Leonard : se tatouer les indices qu’il glane sur son chemin et les confronter aux polaroïds qu’il balade dans sa poche. Dans les premières secondes du film, il descend un certain Teddy (Joe Pantoliano — Daredevil, The Sopranos). Scène après scène, on en sait un peu plus sur les événements qui ont mené Leonard à commettre ce crime, car le film se déroule (en partie) à l’envers. Leonard, par contre, ne sait toujours pas ce qu’il fabrique là. Quelques souvenirs qui ont précédé la mort de sa femme lui reviennent parfois l’esprit, mais est-ce bien la réalité ?
Petit chef-d’œuvre de construction, ce film est basé sur Memento Mori, une nouvelle de Jonathan Nolan (qui vient de fêter ses trente ans…) mise en scène par le frère aîné de son auteur, Christopher Nolan. Malgré un relativement petit budget (cinq millions de dollars) et un distributeur novice, ce film a obtenu dès sa sortie un joli succès, et pas seulement d’estime.

La mémoire de Leonard (joué par Guy Pearce), c’est sa peau.
Image © Sony Pictures, 2001
L’effet papillon (The Butterfly Effect), 2004
Evan (Ashton Kutcher — Just Married, That ’70s Show) souffre depuis son enfance d’un handicap de sa mémoire à court terme, trouble qu’il semble avoir hérité de son père interné en hôpital psychiatrique. Une fois à l’université, il suit en toute logique des études de psycho. Il s’intéresse à la mémoire et notamment à la sienne qui lui laisse un temps un peu de répit. Dans la chambre qu’il partage avec un imposant et libidineux korbak, il se plonge dans la lecture de son journal, série de cahiers qui lui tiennent lieu de thérapie depuis qu’il est gamin. C’est là que le fantastique intervient : à la lecture de ses notes, il s’aperçoit qu’il est capable de se replonger dans le passé (corps et âme) et de le modifier.
Ce film est un cas d’école en matière de paradoxes temporels. Produit et scénarisé par deux réalisateurs quasi inconnus (Eric Bress et J. Mackye Gruber), il se base (comme son nom l’indique) sur une théorie du météorologue étasunien Edward N. Lorenz selon laquelle « The flap of a butterfly’s wings in Brazil set off a tornado in Texas » — à savoir le désormais célèbre « effet papillon ».

Evan Treborn (joué par Ashton Kutcher) plongé dans ses souvenirs de cellulose.
Image © New Line Home Entertainment, 2004
The Jacket, 2005
Ce film débute lui aussi en pleine guerre — mais cette fois du Golfe (à chaque génération son Viêt Nam). Un soldat, Jack Starks (Adrien Brody — The Pianist, The Village), reçoit une balle en pleine tête. Miraculé, il est renvoyé aux États-Unis. De retour au pays, son barda sur l’épaule, il aide une jeune mère (ivre) et sa fille Jackie à reprendre la route puis est pris en auto-stop par un détraqué. Ce dernier a tôt fait de descendre un flic croisé sur la route…
Retrouvé inconscient sur la scène du crime (où il a reçu une nouvelle balle), Jack est incapable de se défendre lors du procès qui suit cette mésaventure, et pour cause : il ne se souvient de rien. Il est condamné à la détention en hôpital psychiatrique. Là, le Mengele de service (le Dr Thomas Becker, joué par Kris Kristofferson) pratique des expériences sur le pauvre Jack. Il enferme son cobaye dans le tiroir d’une morgue non sans lui avoir auparavant passé une camisole de force et une bonne dose de drogue expérimentale. Dans son enfer claustrophobique, Jack se rend compte qu’il est capable de voyager dans l’avenir, et plus précisément à la Noël 2007.
Desservi par un scénario parfois bancal qui malmène les paradoxes temporels, ce film d’un certain John Maybury mérite toutefois le détour, ne serait-ce que pour l’excellente prestation de notre cher Adrien Brody.

Jack Starks (joué par Adrien Brody), cobaye malgré lui.
Image © Warner Home Video, 2005
En visionnant ces quatre longs métrages, il est assez aisé de repérer les influences, les filiations, surtout entre The Jacket et ses prédécesseurs, L’échelle de Jacob et L’effet papillon. Parmi ces quatre films, Memento se tient un peu à l’écart, en cela qu’il n’a pas recours au surnaturel et que sa réalisation est un véritable bijou, à la fois sur le plan du scénario que des prises de vue.
Les quatre personnages principaux ont pour motivation de corriger un événement désastreux de leur passé — voire de leur avenir. Ils ont aussi en commun la volonté de reconquérir, en fin de compte, une certaine maîtrise de leurs mémoires défaillantes.
Bref, ces quatre dévédés valent la peine d’être vus. Voire même revus, au cas où votre mémoire vous ferait défaut…
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Effectivement, ces films méritent d’être vus plusieurs fois. En particulier Memento, afin de mieux apprécier la précision horlogère de son scénario, de réévaluer les révélations troublantes données à la fin du film et de découvrir quelques images quasi-subliminales qui remettent tout en question. ^^
Quant à l’Echelle de Jacob, c’est pour moi un chef d’oeuvre du cinéma fantastique (ne serait-ce que pour la qualité de sa photographie). Je lui ai consacré un assez long article sur mon blog, donc j’en profite, c’est pas tous les jours que je peux faire de la pub plus ou moins légitimement : ^^
http://www.s427.ch/blog/?2005/03/14/41-jacobs-ladder
Si je devais ajouter un film à cette liste, ce serait le très beau “Eternal Sunshine Of The Spotless Mind” de Michel Gondry, qui explore avec humour et finesse les méandres et les contradictions de notre mémoire et de nos émotions. Un film à voir même si on (croit qu’on) ne supporte pas Jim Carrey.
Je n’ai vu qu’un seul des films cités, “L’Echelle de Jacob”, et je confirme qu’il vaut le déplacement. Dans le genre atmosphère paranoïaque, on a rarement fait aussi convainacant (exception faite, peut-être, du Locataire de Polansky).
FR
Je t’aime, je t’aime (1968) Alain Resnais
Durée 91 mn, scénario et dialogues Jacques Sternberg, avec Claude Rich (Claude Ridder), Anouk Ferjac, Olga Georges Picot, Bernard Fresson, Van Doude.
A travers le pretexte d’une expérience scientifique sur le temps, Resnais explore de nouveau le travail individuel sur le passé, le souvenir.
A partir d’une sorte de renaissance ( symbolisée par une scène où Claude Ridder ressort de la mer, scène qui se répète plusieurs fois à l’identique), le rythme des aller-retours est rapide et angoissant, le film étant découpé en 160 séquences.
Effectivement, ce sont 4 excellents films à recommander. Et à revoir de temps en temps, histoire de se rafraîchir la mémoire ;)
Comme S427, je conseille également “Eternal Sunshine”, et pourtant, effectivement, j’ai beaucoup de peine à supporter Jim Carrey ^______^
Un grand merci à S427, François Rouiller, Crechendo et San pour leurs commentaires et, surtout, pour la liste des films qui complèteront mon exploration de l’amnésie en cinématographie. Le vidéothécaire du coin n’a qu’à bien se tenir, car je ne vais pas l’épargner.
Recevez mes meilleures salutations xénobiophiliques !
Quant à l’”effet papillon”, je milite activement pour en dénoncer la fraude de l’image. Si un papillon peut créer un ouragan, que se passe-t-il quand j’éternue ? Evidemment, pas grand chose au niveau mondial. La battement de l’aile ne change rien au monde global. Il y a juste impossibilité de trouver un modèle local calculable (bon, bref, je sois super mal m’exprimer).
Pour ce qui est des films, j’aimerai bien revoir Jacob’s Ladder et j’ai été un peu déçu par Memento que j’ai trouvé un peu clippesque et dont le perso principal est trop beau gosse -on dirait un peu une pub Kelvin Klein.
Ah, j’ai oublié de dire qu’on pouvait peut-être rajouter les deux Lynch (Lost Higway et Mulholland Drive qui travaillent aussi la mémoire même si ce n’est pas aussi frontal).