
Color Blind Test, © Kevin Fogelson, 2006
Entre 1968 et 1972, Ursula Kroeber Le Guin publie trois courts romans d’heroic fantasy pour enfants, A Wizard of Earthsea, The Tombs of Atuan et The Farthest Shore. Vingt ans plus tard, dans le même univers, elle ajoute un quatrième tome à la série, cette fois-ci plus réaliste que les précédents, en quelque sorte un roman pour adolescents : Tehanu. Les quatre œuvres seront regroupées par la suite en un seul volume, The Earthsea Quartet (en français, les trois premiers volets sont parus sous le titre de Terremer ; le quatrième, séparé, a conservé le titre de Tehanu).

Ursula Kroeber Le Guin, photo © Warren W. James, 2000-2003
Terremer est un archipel où cohabitent humains et dragons. Ged, le personnage principal de la tétralogie, est né dans une modeste famille de l’île de Gont. Il possède un puissant pouvoir de sorcellerie qu’il affine auprès du grand mage Ogion et dans l’école de sorciers de l’île de Roke. Par mégarde, Ged libère dans le monde un esprit malin, une ombre qui s’acharne sur lui pour l’empêcher de devenir le plus grand sorcier de Terremer. Particularité a priori sans grande incidence sur le récit, mais plutôt sur les genres de la science-fiction et du merveilleux : à l’instar des autres habitants de l’archipel, Ged est noir. Il s’agit même d’un parti pris de l’auteur, qui explique ainsi sa démarche :
Tout va bien jusqu’au jour où Le Guin cède ses droits pour une adaptation de l’univers de Terremer sur petit écran. Son contrat lui donne le statut de « consultante », ce qui ne veut proprement rien dire. Peu à peu, l’écrivain est écartée de la réalisation et la production tourne les premières scènes. C’est alors que Le Guin se rend compte que les acteurs de la mini-série sont blancs. Une grande déception pour cette militante qui, bien que consciente de sa position ambiguë — une femme blanche mettant en scène des personnages tout sauf blancs —, pointe du doigt la responsabilité des producteurs de science-fiction :
But with all freedom comes responsibility. Which is something these filmmakers seem not to understand.” (Ursula K. Le Guin, A Whitewashed Earthsea—How the Sci-Fi Channel Wrecked my Books, article posté sur Slate le 16 décembre 2004)

Danny Glover (Ogion) et Shawn Ashmore (Ged)
dans A Legend of Earthsea, photo © The Sci-Fi Channel, 2004
Mais l’auteur du Earthsea Quartet n’est pas la seule à se plaindre de cette méprise. Pam Noles, journaliste et écrivain noire-américaine vivant dans le sud de la Californie, responsable des Carl Brandon Awards (qui récompense les œuvres de fiction d’écrivains de couleur) et administratrice d’un blogue militant, And We Shall March, a engagé la polémique en publiant, le 4 janvier, un article à la fois dénonciateur et émouvant sur le site The Infinite Matrix.

Bruno (“The Boy from Brazil”) et Pam Noles, photo © And We Shall March, 2006
Pam Noles parle tout d’abord de ses premières amours science-fictives, et de son désenchantement d’enfant lorsqu’elle découvre que les personnages qui habitent les « littératures de l’imaginaires » ressemblent à peu de chose près aux membres d’un Rotary Club mississippien. Son père est le premier à le lui faire remarquer :
What’s this? ‘Escape to a White Planet’?
It’s called ‘When Worlds Collide.’ I’m sure I sounded indignant.
‘Mars Kills the White People’. I love this one.
Daaaaad. It says it right there. ‘War of the Worlds’. I know I sighed heavily, but was careful to turn back to the tv before rolling my eyes.
Once he asked me which was more real, the movie or the skits between. I didn’t get it, and told him that they were both stories, so they were both fake. He didn’t bring it up again until a skit came on. I can’t remember if it was a ‘Soulman’ skit or one of the caveman gags (the cavemen were multicultural—basic white, Polish, Italian, and black). But I remember Dad saying, how come you never see anybody like that in the stories you like? And I remember answering, maybe they didn’t have black people back then. He said there’s always been black people. I said but black people can’t be wizards and space people and they can’t fight evil, so they can’t be in the story. When he didn’t say anything back I turned around. He was in full recline mode in his chair and he was very still, looking at me. He didn’t say anything else.” (Pam Noles, Shame, article posté sur The Infinite Matrix le 4 janvier 2006)
Gamine, Pam Noles se rend chaque semaine à la bibliothèque de quartier, demandant s’il n’y a pas de nouveaux bouquins pleins des trucs magiques, de vaisseaux spatiaux, de dragons et, — si possible —, de Noirs… À chaque fois, la réponse du bibliothécaire est négative. Cela ne remonte pas le moral de la gosse :
Un jour, le bibliothécaire lui remet un livre d’Ursula K. Le Guin, qui lui fait l’effet d’une révélation :
Des années plus tard, en été 2004, elle découvre la distribution des rôles effectuée par SciFi Channel en vue de tourner A Legend of Earthsea, une adaptation de la tétralogie de Le Guin. C’est une douche écossaise (ou presque). Tous les acteurs sont blancs sauf l’un d’eux, Danny Glover, alibi de la production (le « Noir de service » en quelque sorte). Fin de l’enchantement enfantin.
Suite à ce texte, Noles reçoit les commentaires — de Blancs — qui l’accusent de faire de la « discrimination positive », ou encore de ne pas comprendre l’insignifiance de la couleur de peau dans notre rapport au monde. Elle y répond en rédigeant un nouvel article sur son propre blogue :
Pas mal, Pam. J’aime bien. Continue, et c’est un p’tit Blanc qui te le dit. Il en reste encore, du boulot, et pour quelques générations. Peut-être même que le jour où ce genre de bévues disparaîtra, nous serons déjà dans l’espace, et que l’on parlera de science-fiction dans les manuels d’histoire… des petits enfants blancs (bien malgré eux).
(Cela dit, merci Boing Boing)
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