« Totem 10 », © Patrice Hubert, 2005

Quiconque s’en revient des Utopiales souffre d’une double gueule de bois. La première, biologique, va de soi : durant le festival, on boit volontiers un verre en bonne compagnie tout en évitant de se coucher trop tôt. La seconde, mentale, s’apparente à la nostalgie du futur, en ce qu’elle procède d’une désaccoutumance à la drogue la plus suave : l’imaginaire. Les quatre jours qu’a duré ce salon ont été, comme je pouvais m’y attendre, d’une richesse inouïe. Abondance de conférences, de tables rondes, de spectacles, mais aussi — et surtout — de rencontres chaleureuses. Pour un néophyte comme moi, qui traversait pour la première fois les quelque neuf cents kilomètres qui séparent Lausanne des Utopiales, l’événement s’est révélé à la hauteur des espérances. Quel plaisir de rencontrer la délégation québécoise (Élisabeth Vonarburg, Jean Pettigrew, Joël Champetier, Patrick Senécal) venue en force cette année, de bavarder aimablement avec Jean-Michel Margot, neuchâtelois de naissance et étasunien d’adoption, de partager un coin de table (même ronde) avec des auteurs confirmés comme Francis Valéry et Patrick Senécal, de parler d’écriture avec de nouvelles plumes comme Hervé Thiellement et Emmanuelle Maia, et surtout, de refaire le méta-monde au sein de la surpuissante délégation suisse (la Cité des congrès avait des airs de Nouvelle-Helvétie).

Je ne décrirai pas les Utopiales dans leur entier. Avant tout parce que je n’ai de loin pas tout vu (d’ailleurs, c’est impossible), mais aussi parce que l’objet principal de mon émerveillement n’était pas le riche programme de la manifestation, mais, comme je le disais plus haut, la rencontre de personnes attachantes. En effet, s’il ne fallait retenir qu’une spécificité des amateurs de S.-F. (au sens premier du latin ?m?t?r), ce serait celle de l’étrange familiarité qu’adoptent entre eux les membres de minorités — minorité de la science-fiction dans le maelström littéraire francophone, minorité des Québécois au coin d’une Amérique anglophone, minorité des Romands au bord d’une Helvétie germanique.

Voici, de manière lapidaire, quelques instantanés du festival de Nantes :

La S.-F. au Québec (jeudi 10 nov. de 15h à 16h)

De gauche à droite : Joël Champetier, Patrick Senécal, Jean-Claude Dunyach (modérateur), Jean Pettigrew et Élisabeth Vonarburg

C’est bien connu, les Québécois constituent une minorité linguistique dans un continent qui rêve de les manger tout crus. Du coup, ils luttent, et bravement. Sur scène, pour nous présenter la situation des littératures de l’imaginaire au Canada francophone, Élisabeth Vonarburg, écrivain prolixe (que Frank Delannoy nous a présenté le lendemain), Joël Champetier, nouvelliste et romancier, Jean Pettigrew, directeur littéraire des éditions Alire, des revues Solaris et Alibis, enfin Patrick Senécal, auteur à ce jour de sept romans (d’aucuns l’appellent le « Stephen King québécois »). Tiens, en parlant de Solaris, saviez-vous qu’il s’agit là de la plus ancienne revue de science-fiction et de fantastique francophone encore en vie ? Elle a fêté ses trente ans l’année passée (en publiant à cette occasion un numéro spécial) et n’est pas prête de baisser sa garde.

La S.-F. romande à la conquête du monde (jeudi 10 nov. de 16h à 17h)

De gauche à droite : Hervé Thiellement, Emmanuelle Maia, Lucas Moreno (modérateur), Jean-François Thomas, François Rouiller et Georges Panchard

Si le titre de ce café littéraire s’avère quelque peu optimiste, il n’en reflète pas moins une tendance que j’ai fortement ressentie à Nantes : l’imaginaire romand a le vent en poupe. Il convient de saluer le succès de Forteresse, le roman de Georges Panchard (dont notre Ami Auroch se délectait après une amère lecture des Racines du mal de Dantec), l’excellent essai de François Rouiller, Stups et fiction, dont est né une exposition montée fin mai à Lausanne et présentée dans le cadre des Utopiales 05, le tout nouveau roman fantastique d’Emmanuelle Maia, La Croix du Néant, qui vient à peine de sortir de presse (il était encore chaud quand je l’ai acheté à la librairie du festival) et le premier roman de Hervé Thiellement, Le Monde de Fernando, tome 1: Les Souterriens, paru en mai (au sujet de cet ouvrage, consulter notamment l’article d’ActuSF et l’entretien que l’auteur a accordé à Fantastinet). Quelques esprits chagrins rétorqueront que Hervé est d’origine française, certes, mais la Cité de Calvin n’a-t-elle pas adopté ce docteur en biochimie et génétique né en… Centrafrique ?

La nostalgie du futur (vendredi 11 nov. de 14h à 15h)

De gauche à droite : Christopher Priest, Francis Valéry, John Crowley, Neil Stephenson, Patrick J. Gyger (modérateur)

Y a-t-il besoin de présenter cette brochette de papes de la S.-F. ? Allez, rapidos : Christopher Priest est anglais et s’adonne à la S.-F. depuis trente-cinq ans ; Francis Valéry est franco-luxembourgeois et publie des nouvelles, des essais, des romans de S.-F. (notamment) depuis la fin des années septante ; John Crowley, étasunien, a commencé de pondre de la fantasy, du fantastique et de la S.-F. depuis la même époque que Francis Valéry (il avait débuté sa carrière en travaillant pour la télévision et le cinéma) ; Neil Stephenson, étasunien tantôt classé dans la hard science, dans le cyberpunk et dans la fusion, est un monstre sacré de la S.-F., célèbre (entre autres) pour la trilogie du Cryptonomicon. Tout le monde connaît le modérateur, Patrick J. Gyger, puisqu’il est conservateur de la Maison d’Ailleurs et directeur artistique des Utopiales (pour la dernière fois cette année). Il vient de publier un ouvrage sur les voitures volantes dont j’ai parlé dans un précédent « papier ». Qu’ont dit ces illustres messieurs sur la nostalgie du futur ? Surtout que l’avenir n’est plus ce qu’il était depuis un certain temps. Le futur vieillirait-il mal ? Non, (et c’est moi qui surenchéris) on s’en contrebalance de toute façon, puisque l’avenir est un « espace » potentiel qu’il s’agit de coloniser par l’imagination, au même titre que nos passés rêvés, nos hagiographies et nos chroniques royales.

Écriture mode d’emploi (samedi 12 nov. de 11h à midi)

De gauche à droite : Claire Panier-Alix, Francis Valéry, Pierre-Paul Durastanti (modérateur), Élisabeth Vonarburg, Jean-Claude Dunyach, Claude Ecken

Grand moment que ce café littéraire… Si mes souvenirs sont bons, Claire Panier-Alix a ouvert la discussion en parlant de son — déjà — vaste travail d’écriture en fantasy. Ç’a été ensuite le tour de Jean-Claude Dunyach, qui a rappelé les normes techniques propres à l’édition et qui a ensuite passé la parole à une Élisabeth Vonarburg à peine sortie du lit (la pauvre). Claude Ecken a tenté çà et là de parler de son travail. Bref, le tout ne manquait pas forcément d’intérêt, mais n’entrait pas pour autant dans le vif du sujet, à savoir répondre à cette question de base : « au quotidien, en dehors de la ponctuation et des ateliers d’écriture, comment devient-on écrivain ? ». Francis Valéry s’est levé en pleine table ronde, devant les autres participants interloqués. Il a demandé à Lucas Moreno (initiateur des Mercredis de l’imaginaire de La Chaux-de-Fonds) d’avoir la gentillesse de lui apporter deux coupes de champagne… parce qu’il s’emmerdait. Il a menacé de quitter la discussion si l’on ne se mettait pas aussitôt à parler de ça — de l’écriture au jour le jour, de l’appel de l’encre, du choix existentiel qu’implique une carrière littéraire. Bref, du tout bon Francis, comme je l’aime.

Stups et fictions (samedi 12 nov. de 17h à 18h)

De gauche à droite : Norman Spinrad, François Rouiller, Jean-Marc Ligny, Roland C. Wagner, Richard Tanniger (modérateur)

Là, je dois avouer que je suis surtout venu pour François. Au fond. L’exposition et le livre dont j’ai parlé plus haut sont déjà des garanties de ne pas s’ennuyer. Il a lancé la discussion et il a assuré, François. Ensuite, Roland C. Wagner a parlé des drogues enthéogènes ; quant à lui, chaque fois qu’une question lui était posée, Jean-Marc Ligny parlait de son bouquin, Inner City, et chaque fois que Norman Spinrad intervenait, je ne comprenais que dalle. Respect tout de même, car un Étasunien qui insiste pour s’exprimer en français, ça ne court pas les rues, en tout cas pas celles de Nantes.

Il reste encore une kyrielle de d’expositions, de conférences sur le grand Jules, de films (comme l’inénarrable Kentucky Fried Movie que John Landis est venu lui-même présenter sur scène), de spectacles (comme le très réussi Fantasmatographe) et d’autres remises de prix dont je pourrais vous parler. Que Laurence Rodriguez et Frank Delannoy me pardonnent de n’avoir parlé des prestigieuses rencontres qu’ils ont menées avec, respectivement, les frères Bogdanov et Élisabeth Vonarburg : mes doigts sont sur le point de tomber, et je laisse aux plus curieux d’entre vous le soin de lire l’entretien avec Patrick J. Gyger publié dans Libération, ou encore d’écouter (pendant quelques heures encore) l’émission de France Culture sur les Utopiales (avec la participation de Bruno della Chiesa). Bien entendu, d’autres blogues livrent leurs impressions des Utopiales 2005 — et sans doute bien mieux que moi. Du coup je ne les citerai pas… sauf un, celui d’une journaliste italienne, Selene Verri.

Bonne lecture, et à l’année prochaine.


Le visuel des Utopiales 2005, signé Moebius

1 commentaire pour « Les Utopiales 05 — un rapport subjectif »

  1. Stephane |

    Je parle des Utopiales 2007 sur mon blogue : http://avenirdufutur.hautetfort.com/archive/2007/10/01/utopiales-20071.html

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