Ambrosius Engeli
19.08.2005

Dans la longue et coûteuse histoire du progrès (je parle ici d’argent, bien entendu), les rares moments de félicité sont fruits d’une augure toute aussi bonne que parcimonieuse.
C’est ainsi qu’à l’indigne factotum voûté, préposé aux candélabres, pisse-froid à la phlébite trébuchante se substituèrent peu à peu des hommes de la trempe d’Ambrosius Engeli, dont je souhaite en ce jour vous entretenir.
Né à Unterschtutzwil près Zürich, par un caprice du destin exactement vingt-sept ans et quelques mois après la disparition du grand horloger Abraham-Louis Breguet, le petit Ambrosius achevait ses études de crottes de nez derrière la grange quand son digne mais rigoureux agrarien de père (apparenté à la noble famille des Fatbert du Gros-de-Vaud) se mit à composer des odes aux astres lointains d’Ozbar et de Kwaksschtroutz.
Il n’est nul besoin de préciser à quel point l’émoi fut grand dans le village, et les bourgeois, dont Lipstik Engeli était un illustre membre, ne furent pas peu alarmés. Telle une grappe diurétique avant le pressage du moût, ces augustes représentants du sobre et tuant labeur tambourinèrent avec force jérémiades à la porte d’ébène du curé. Ce dernier, visiblement dérangé durant une pieuse leçon dispensée à un garçon d’église d’ailleurs un peu pâlot, ne se fit cependant pas prier pour aller mettre de l’ordre dans l’esprit de ce paroissien dissolu. Tout en enfilant sa chasuble ignifugée, il s’assura cependant que son pupille -dont il attendait encore quelque assiduité- fut bien là à son retour. Les vocations se construisent ainsi, l’ouvrage, sur le métier.
Or donc, ce ne furent pas moins de trente membres de la petite communauté d’Unterschtutzwil qui suivirent avec ferveur et clous dans les semelles les rédempteurs pas du curé Artarias Klagenfett.
C’est en arrivant à la ferme des Engeli, par-delà le beau tas de fumances des derniers jours qu’ils eurent la surprise de rencontrer Myrtilla Engeli, digne épouse de Lipstick ainsi que leur nombreuse progéniture, tous affichant dignement des larmes verticales, happées à des degrés divers par les forces du dessous du sol qui sent la bouse.
Le curé Klagenfett n’eut même pas le temps de s’enquérir des causes d’un tel émoi. Myrtilla vint à sa rencontre, lui expliquant brièvement que son mari avait chantonné depuis le matin, s’était préparé un demi pain de seigle, une tomme d’alpage et quelques saucissons, emballant le tout dans la belle nappe brodée, parlant à la cantonade et aux autres aussi, disant qu’il partait le matin même pour la galaxie Frischtivella, où on l’attendait depuis moult parsecs.
Tout en narrant son incroyable récit, Myrtilla Engeli roulait ses grands yeux bleus jusqu’à ce qu’une larme prise de tournis ne s’échappe avec regrets.
« Aber wo isch dini Ma ? » renchérit immédiatement le curé.
Incapable d’articuler le moindre son tant son plexus était sous vide, Myrtilla, connaissant les bienfaits du curé, demanda au petit Ambrosius de montrer dans quelle direction était parti Lipstick.
Et c’est en marchant le long du chemin menant à la forêt Steinmock, sous l’œil humide du curé, que le jeune Ambrosius, cherchant la trace de son père, fut saisi d’effroi. Klagenfett marchait deux pas en arrière, il s’agissait donc d’autre chose. Un bruit inconnu irrigua soudain la paisible forêt d’un air à base gazeuse et au goût de lactose, saisissant brutalement nos amis à la gorge.
Puis une forme immense fit son apparition, surplombant toute la forêt, au moins. Et de cette énorme masse aux contours indéfinissables de crasse rougeoyante jaillit aussi soudainement que je vous le raconte, un rai de lumière. Et ne voilà pas que cet assidu mari, ce bourreau de travail, chantre du martinet d’argousier se manifesta, précisément à l’endroit où cette étrange lumière fréonée touchait le sol, nimbant au passage quelques panneaux de parcours Vita d’une réalité givrée.
La foule était silencieuse, mais nul autant qu’Artarius Klagenfett, curé de son état, qui, pour retrouver une foi qui vrillait dangereusement, passa sa main tremblante dans les cheveux du jeune Ambrosius.
Lipstick Engeli, quasiment embarqué dans cette machine qui était aussi étrange que gigantesque, bien entendu, sembla apercevoir la petite troupe, qui était toute vérolée d’incertitudes, en tout cas jusqu’au prochain sermon. Mais malgré cette collectivité du déni (classique somme toute), le petit Ambrosius arborait un large sourire, une frange de blancheur que Lipstick entraperçut et salua d’un geste paternel, juste avant de monter dans le vaisseau boucherie exploratif de Zbrosk 9.
Nul ne sait si Ambrosius était joyeux en constatant que les élucubrations de son père étaient finalement aussi fondées que la sale dominante en ut mineur de ce monde terrestre, ou si Artarius Klagenfett avait subitement retrouvé la foi.
Toujours est-il qu’en âge de travailler, Ambrosius Engeli se promit d’obtenir une fonction qui lui permettrait de guetter -avec espoir et discrétion- le retour du vaisseau mystérieusement lactosérumé, histoire de pouvoir enfin faire un tour vers cet infini sans complexes.
Cette photo (seul document que la famille Engeli a bien voulu nous faire parvenir) a été prise peu après le 63ème anniversaire d’Ambrosius, juste avant qu’il ne se fissure le crâne durant une convention Yakari à Grindelwald.
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